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Article du Monde sur la cascade de glace

Bien enfoncer les crampons dans la glace…” La consigne du guide François Damilano revient comme un leitmotiv aux oreilles du grimpeur de cascade de glace. Posté 20 mètres plus bas, il est aux aguets et tient la corde de rappel bien assurée. Il reste 10 mètres à gravir sur la paroi verticale et transparente. Le souffle est court. Les avant-bras font mal à force de tirer sur les piolets piqués dans l’eau gelée. “Sers-toi de tes jambes, plante ton pied d’un coup et prends appui dessus”, conseille le guide.

Escalader une cascade de glace demande de la technique, de bons conseils, un site bien choisi, un matériel adapté et une bonne condition physique. En France et ailleurs dans le monde, de plus en plus d’amoureux de la grimpe en montagne se sont essayés à cette nouvelle activité de sports d’hiver. Elle est née de la pratique qu’utilisaient les alpinistes pour ne pas s’arrêter sur un torrent gelé et poursuivre leur course. “C’est différent de toutes les autres formes d’escalade, explique Cédric Rigolet, un passionné de 27 ans, qui habite dans les Ardennes. Les techniques de grimpe sont très variées. Il faut trouver tous les moyens d’économiser ses forces. Nous sommes certainement un peu masochistes pour supporter le froid et l’humidité, sans parler du coût du matériel.”

Ils sont entre 5 000 et 10 000 “cascadeurs de glace” en France. Plusieurs centaines se sont retrouvés début janvier à L’Argentière-la-Bessée (Hautes-Alpes) pour la seizième édition de l’Ice Climbing, un de leur rendez-vous de prédilection. Le Briançonnais est, en effet, la région de France la plus riche de ces parois éphémères. Près d’une trentaine de guides y emmènent leurs clients sur une centaine de cascades pendant toute la saison froide. Le début de l’hiver a été rude et certains torrents y sont même exceptionnellement pétrifiés sur des dizaines, voire des centaines de mètres de hauteur.

Les ateliers d’initiation commencent par une méticuleuse revue de matériel. La tenue, jusqu’aux gants, doit être à la fois souple pour permettre les mouvements, évidemment chaude tout en étant respirante et imperméable. Les chaussures d’escalade à semelle rigide doivent avoir les mêmes qualités. Les crampons, avec plusieurs pointes quasi horizontales à l’avant, sont solidement fixés pour rester solidaires du pied. Il faut aussi avoir un harnais pour fixer la corde de rappel.

Porter un casque est obligatoire, non à cause de la réglementation, mais parce que la sécurité est l’obsession du grimpeur sur glace. En effet, à chaque coup de piolet, des petits blocs se détachent régulièrement de la paroi. La tête est protégée du froid avec un léger bonnet sous le casque, souvent muni d’une large visière transparente.

“Je grimpe depuis quarante ans, raconte Richard Pastourelle, un Marseillais de 62 ans. On a longtemps évité les cascades de glace faute de matériel adapté. Les glaces sont très différentes et changent sans arrêt en fonction du temps. Maintenant, c’est devenu beaucoup plus confortable et praticable dans toutes les conditions. Pour moi, c’est un véritable virus.”

L’initiation à ce sport se fait sur des zones soigneusement choisies, de manière à éviter au début les stalactites, réservées aux plus expérimentés. Un large “rideau” solidifié sur une pente raisonnable est idéal pour les premières montées.

Cette surface a été préalablement nettoyée par le guide. En allant installer la corde de rappel au sommet grâce à des broches vissées dans la glace, celui-ci l’a débarrassée de tous les blocs instables. Dans le langage imagé du grimpeur, ces “assiettes”, ces “bols”, ces “choux-fleurs”, ces “pétales” sont autant de pièges qui risquent de se détacher sous le coup du piolet. Les guides évitent aussi de grimper sous les blocs qui risquent de se détacher des surplombs. Pour ne pas avoir respecté cette consigne, une jeune grimpeuse venue de Grèce l’a payé de sa vie, le 5 janvier, dans le vallon du Fournel.

La pratique de la cascade de glace exige, au moins au début, de respecter les conseils des guides. Leur expérience permet de réduire au maximum le danger de cette activité à risques. “Nous savons lire un site, juger de la qualité de la glace, explique François Damilano. Et nous faisons grimper nos clients à l’écart des axes de chute de petites stalactites.”

En toute sécurité, la cascade de glace est alors source de plaisir. Avant de découvrir des sites inviolés, nous faisons la trace dans la neige vierge. Ensuite, c’est une forme d’escalade non aseptisée”, assure Laure Besson, une Parisienne de 41 ans. C’est alors le plaisir de la nature à l’état pur. L’effort, et en haut de la paroi gelée, le ciel et un nouveau paysage.

LE MONDE | 09.02.06 | 14h52